MATHADORE
    Volume 7 Numéro 248 – 13 mai  2007
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique

              
                      évaluer un enseignant

Voici quelques anecdotes qui serviront à justifier notre position au sujet de l’évaluation des enseignants.

En deuxième année, les plus grandes difficultés des élèves concernent la numération et les termes manquants. Dans le cas de la numération, lorsqu’on leur dicte des nombres au-delà de 69, plusieurs écrivent « au son ». En fait, depuis des mois, ils ont écrit « au son », sauf les nombres de 11 à 16. Ainsi « quarante-cinq » s’est écrit avec un 4 (quarante) suivi d’un 5 (cinq). La règle fonctionnant presque toujours, il est normal qu’ils l’utilisent au-delà de 69 pour écrire 610 (soixante-dix) et ainsi de suite.

En ce qui concerne les termes manquants, après plusieurs exercices où un signe + demandait d’additionner et un signe – exigeait de soustraire (3 + 5 = ___ ; 6 – 1 = ___) il est tout à fait normal que, devant 3 + ___ = 4, les élèves écrivent 3 + 7 = 4 puisque le + a toujours conduit à additionner les deux autres nombres de l’équation.

Il est aussi normal, qu’à la fin du primaire, l’élève qui a appris et vérifié que la multiplication est une addition répétée, ne comprenne pas que ½ × ½ = ¼  et, plus tard, que (-3) × (-4) = +12.

Normale aussi l’incompréhension des adultes victimes de « les exposants représentent une multiplication répétée » devant 60 = 1 et 5-2 = 0,04. 

Lorsque j’enseignais en sixième année, (élèves de onze ans),  voulant présenter l’addition de nombres à virgule dont les parties fractionnaires possèdent un nombre différent de chiffres – par exemple 3,51 + 4,7 – après avoir disposé ces nombres en colonnes, et avoir  placé le 7 sous le 5, les élèves me lancèrent en cœur que ce n’était pas ce qu’il fallait faire, qu’ils avaient appris cela différemment en quatrième année. En fait, en quatrième, ils devaient additionner des nombres entiers et, dans ce cas, l’alignement par la droite est pertinent. Même chose l’année suivante lorsqu’ils devaient, selon le programme, additionner des nombres à virgule dont les parties décimales contenaient exactement le même nombre de chiffres. Cet exemple montre bien que le programme du Québec de 1980, comme bien d’autres, était axé sur le développement de trucs et non de la compréhension et du raisonnement. Faut-il s’étonner que la compréhension et le raisonnement soient ce qui fait le plus défaut à nos élèves ?

Après avoir évalué un élève en difficulté de cinquième année, je le place dans une situation de conflit cognitif, c’est-à-dire que je lui laisse percevoir une incohérence entre deux de ses réponses. Et là, j’ai droit à une belle crise. L’élève me lance spontanément : « Je déteste les maths car, en maths, ce qu’on apprend une année n’est plus vrai l’année suivante et souvent la même année. Vive le français, vive la catéchèse, là, on me répète les mêmes choses depuis cinq ans ! »

En plus de trente années de recherches sur les difficultés des élèves, il ne m’a jamais été possible d’associer une difficulté à une enseignante, à un enseignant ou à un groupe d’enseignants. Par contre, en lisant bien les programmes, les difficultés des élèves peuvent être prédites. L’autre élément qui permet de mieux prédire ces difficultés, ce sont les manuels utilisés mais, ceux-ci ne sont en fait que la concrétisation du programme.

Il en ressort donc que l’évaluation du travail d’une enseignante ou du personnel d’une école ne peut être réalisée correctement à partir des résultats des élèves aux tests. Ces résultats évaluent cependant très bien les programmes et les outils de travail approuvés ou non par le ministère. Plus le programme est respecté, plus les pièges que ce programme présente auront une influence sur les résultats des élèves. Mieux que cela, il y a déjà plus de vingt ans, étant conseiller pédagogique d’une commission scolaire, il était fréquent qu’on me demande d’évaluer un nouvel élève afin de mieux intervenir auprès de lui. Je m’amusais toujours alors à mentionner aux enseignantes avec quels volumes cet élève avait travaillé auparavant. Ce qui me guidait : les erreurs et difficultés des élèves, elles sont comme les empreintes digitales des manuels utilisés et non des enseignants.

Comment faire pour évaluer le travail d’une enseignante ? Il faut, entre autres, voir jusqu’à quel point elle respecte le programme en corrigeant les erreurs de ce programme. Mais est-ce là son rôle ? Peu de gens ont les connaissances requises pour faire ce travail. Rarissime sont les cours universitaires ou les formations en milieu de travail qui préparent à cela.

Comment faire alors ? La meilleure évaluation d’un élève est orale et elle peut s’appuyer sur des travaux écrits par cet élève. C’est à partir de l’observation quotidienne du travail de l’élève, d’une observation active et aidante, que l’on réussit à bien évaluer un élève. Même chose pour une enseignante ou un enseignant !

Aucune évaluation valable du travail d’une enseignante ne peut être réalisée à distance en utilisant les résultats de ses élèves dans des tests quelconques. Si ces résultats servent de base à l’évaluation d’une enseignante, il faudrait que les enseignantes qui ont déjà travaillé avec ses élèves puissent y participer car elles connaissent ce qui a déjà été enseigné à ses élèves et elles peuvent expliquer la provenance de leurs pires difficultés.

Tout cela me rappelle une fable d’ésope. Le célèbre philosophe avait promis de boire toute l’eau d’un fleuve s’il décevait son employeur lors d’une réception. Ce fut le cas et il fut prié de s’exécuter. Le moment venu, il rappelle, à son employeur et aux personnes présentes à la réception, qu’il avait promis de boire toute l’eau du fleuve mais jamais celle des cours d’eau qui se jetaient dans ce fleuve. Il leur demanda donc d’enlever l’eau qu’il n’avait pas promis de boire afin qu’il puisse remplir sa promesse.

évaluer le travail d’une enseignante par le biais du travail de ses élèves c’est ignorer l’importance majeure de tout ce que l’élève a appris et qui ne dépend pas du travail de cette enseignante tout en influençant largement le travail de l’élève. 
 

Robert Lyons