MATHADORE
    Volume 8 Numéro 254 – 14 octobre  2007
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique
 
                  Le pourcentage : l’élève sera perdant

Il y a quelques années, au début d’un cours en didactique des mathématiques portant sur la géométrie, une étudiante vint me voir en me disant qu’elle allait échouer ce cours comme elle l’avait fait précédemment. Tentant de la rassurer en lui disant que la géométrie n’était pas si difficile, elle me dit que la géométrie n’était pas son problème, mais bien la possibilité de perdre jusqu’à 25% des points à cause de ses fautes de français.

C’était la norme dans cette université, on exigeait que les enseignants enlèvent jusqu’à 25% des points si le français était déficient. Je n’ai aucune animosité envers la déesse appelée Laure Tographe, et je considère qu’un enseignant doit maîtriser suffisamment la langue d’enseignement pour éviter les fautes d’orthographe. Cependant, enlever jusqu’à 25% des points dans toutes les matières suite à des erreurs de français, c’est exiger que l’étudiante faible en français obtienne 85% là ou celle qui maîtrise bien sa langue n’a besoin que de 60%. Ainsi l’étudiante X qui obtient 85% en géométrie et qui perd 25% des points à cause du français aura 60% tout comme celle qui a vraiment obtenu 60% en géométrie sans perdre aucun point en français.

Le meilleur se produit cependant lorsqu’une étudiante, qui a obtenu 80% en géométrie et 55% à cause de ses erreurs de français, se voit obligée de reprendre le cours de… géométrie tout comme celle qui a réellement obtenu 55% en géométrie ! Le pourcentage et une directive stupide conduiront une étudiante à devoir suivre un cours dont elle maîtrise la matière alors qu’elle n’aura pas à suivre un cours de français qui pourrait l’aider vraiment.

à de nombreuses occasions, des parents et des enseignants ont demandé mon aide pour des élèves. Trop souvent on me dit des choses telles : «Il ne réussit pas en multiplication.» D’accord, mais est-ce qu’il ne sait pas quand utiliser la multiplication lors d’un problème ? Est-ce qu’il confond diverses techniques de calcul ? Est-ce qu’il ne connaît pas ses tables ?

Pour résoudre un problème ou pour être vraiment compétent dans une matière donnée, un élève doit faire preuve de créativité, de raisonnement, de mémoire et de persévérance. S’il a des difficultés à identifier l’opération à effectuer afin de résoudre un problème, il échouera. S’il peut identifier l’opération mais s’il ne sait pas utiliser correctement la technique de calcul appropriée, il échouera. S’il réussit ce qui précède mais ne maîtrise pas ses tables, il échouera. Si son problème est simplement qu’il ne sait comment symboliser sa solution, il échouera.
Tout cela forme une chaîne, si un anneau est absent, c’est l’échec. Si vous tentez de tirer un véhicule avec une chaîne dont un anneau manque, il ne bougera pas. Il faut replacer l’anneau manquant. Pour cela, il faut être capable de le repérer et de le réparer.

Si un pourcentage global est peu valable, peut-on donner un pourcentage à chaque anneau? Un anneau manque-t-il un peu, beaucoup, à la folie ? Il manque point final!

Tel anneau manque parce que l’élève ne réussit pas à associer une opération à un problème. Ce genre de difficulté peut résulter d’une mauvaise perception de ce qu’on attend de lui ou d’un problème de surprotection. Tel autre anneau manque parce que cet autre élève éprouve des difficultés à se concentrer. La chaîne est brisée pour un troisième élève parce que, placé en situation d’examen, le stress lui fait perdre tous ses moyens. Enfin, un dernier élève n’a pas appris à bien gérer sa mémoire et confond le sens du mot aire avec celui du mot périmètre.

Comment un pourcentage global pourra-t-il décrire ces nuances et nous guider vers le choix de l’intervention la plus adaptée pour chaque élève ? Oubliez cela !

Qui gagne avec un pourcentage censé représenter la valeur de l’élève dans une matière donnée ? L’élève qui a 100% et celui qui a 0%. Pour le premier, c’est-clair, aucune faiblesse n’a été identifiée. Pour le second, tout est à faire. Mais il existe plusieurs élèves dont la note varie entre, disons 1% et 99% ou même entre 40% et 80%. Ceux-là peuvent profiter d’interventions bien ciblées, mais le pourcentage n’indique pas lesquelles. Alors, on reprendra tout, ennuyant l’élève avec l’enseignement de ce qu’il sait déjà, sans modifier l’enseignement de ce qui ne va pas.

C’est clair, le pourcentage défavorise tous les élèves qui ont des difficultés même légères. Indépendamment de l’esprit de compétition et de l’élitisme qui découlent des comparaisons d’élèves au moyen des notes, c’est l’absence de support bien ciblé lorsqu’un élève éprouve des difficultés qui est le plus élitiste. Cette absence qui conduira trop d’élèves ayant des difficultés faciles à contrer à baisser les bras.

Les trente dernières années nous ont permis de mieux comprendre les difficultés des élèves, d’en distinguer les causes et de mieux orienter les interventions d’aide. Revenir au pourcentage c’est reléguer aux oubliettes trente années de recherches et de progrès. C’est une fois de plus, abandonner à leur sort plus des deux tiers de nos élèves.

Robert Lyons

La semaine prochaine, nous exposerons ce que nos recherches sur les difficultés d’apprentissage nous ont appris.